Dans un article intitulé « Agir en primitif, prévoir en stratège » et paru dans la revue « Manière de Voir » au début de l’année passée, Serge Quadruppani met en relief les principaux ressorts de quelques-unes des grandes luttes menées en France et en Italie au cours de ces cinquante dernières années. L’article est plus qu’intéressant à lire tant il montre remarquablement bien le grand décalage, pour ne pas parler de large fossé, qu’il peut y avoir entre les luttes conduites au sein des organes mis en place dans notre “usine à parler et à subir” qu’est notre appareillage démocratique  et ces grands mouvements radicaux, ou combats pour mieux les appeler par leur nom véritable, qui sont nés loin des grandes villes et qui se trouvent ancrés sur des territoires précis. L’article est riche tant il décrit judicieusement tout ce qui fait la spécificité de ces saillies populaires. Saillies qui sont autant de cris de détresse et d’actions d’opposition que des modèles d’expression d’un monde qui ne se veut plus guidé par des impératifs d’intérêts économiques et mais bien davantage par la « recherche d’un autre mode de vie, fondé, lui, sur la gratuité et la prise de position sans hiérarchie ni rituels « assembléistes » figés et figeants ». Ce monde représente, c’est évident, peu à l’échelle des populations des pays précités mais ce monde est plus que galvanisant quand on lit les traits par lesquels Serge Quadruppani le caractérise : courage, détermination face à la répression, créativité des modes d’expression et d’intervention, hétérogénéité solidaire des pratiques et des acteurs, intelligence dans le développement des actions comme dans l’agencement de la communication, aspiration à un monde plus uni et moins dominé par l’argent.

Comme il le souligne très justement, ces mouvements font tout naturellement penser à cette vague de contestation – répression – rébellion- revendication- des années 60/70 (mouvements d’opposition à la guerre US au Vietnam- grandes manifestations contre l’implantation de missiles en Europe – Mai 68 – Armée rouge, …) qui a pu donner à penser, sinon à espérer, qu’une autre manière de vivre allait voir le jour, une manière qui ne serait plus (autant) dominée par celles et ceux qui ont les moyens financiers et les instruments de conditionnement pour être, directement ou par personnes interposées, au sommet de ces dispositifs mis en place aux fins de « guider » et « encadrer » le bon peuple.

De ces acteurs qui bravent l’Autorité et certains de ses grands projets, il en a été beaucoup question ces derniers jours en France comme dans les pays voisins. Et pour cause, le gouvernement français a, en effet, décidé ce 17 janvier « d’enterrer » un projet fou, celui de la création d’un nouvel aéroport à Notre-Dame-des-Landes qui est un petit bourg situé à une vingtaine de kilomètres au Nord de Nantes. Ce projet était né dans la tête de quelques-uns dans les années 65/70, et ce, dans un contexte économique favorable. Il avait immédiatement soulevé des protestations de la part de celles et de ceux qui estimaient que ce projet était aussi pharaonique que peu nécessaire. C’était le début de la saga de l’opposition à la construction de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, cristallisée autour de la zone à défendre (ZAD) et du mouvement No TAV. ZAD.

Aujourd’hui, après des combats menés très durement, des coups, des blessures, des condamnations, des expulsions, des années et des années de vie menées dans des conditions d’un autre monde et d’un autre temps, les ZADistes voient leur cause être reconnue et leur lutte venir à bout de «ce grand projet inutile», qui a toujours bénéficié d’avis favorables d’experts, de soutiens appuyés émanant tant du monde des affaires que de l’ensemble du corps politique du département. C’est tout à la fois remarquablement saisissant et plus que réconfortant. Pour des tas de motifs que je ne vais pas évoquer ici tant cela dépasserait le cadre de ce billet.

Ce que, par contre, m’inspire la réussite du combat mené par les ZADistes contre « l’aéroport de la division », c’est la conviction qu’elle va donner force et accélération à la mutation qui s’opère au niveau des luttes d’opposition ainsi qu’à celui des nouveaux terrains d’engagements citoyens. Et elle me donne par ailleurs l’espoir que va aboutir à bonne fin la lutte que grand nombre de personnes habitant et/ou travaillant tout autour du Rond-Point Schuman ont décidé de mener contre le projet insensé de Pascal Smet qui, au nom du gouvernement de la Région de Bruxelles-Capitale, se propose de réaménager le Rond-Point d’une manière assez abracadabrantesque En effet, le Ministre des tunnels toujours en phase ou en voie de réparation s’est mis en tête et s’est convaincu, au nom de rendre “plus joli” le Rond-Point en question, que le passage en voiture des pôles Place Jourdan/Avenue d’Auderghem vers les pôles Squares Marguerite/Ambiorix/Marie-Louise ne se ferait plus par le canal du Rond-Point et que cela se ferait désormais en effectuant de longs et polluants détours via des routes déjà encombrées aujourd’hui.

Partout dans les quartiers concernés par la vision de Pascal Smet qui souhaite, au travers de ce projet, conférer à ce Rond-Point un aspect de « coulée verte » où les « fonctionnaires européens pourraient aller manger leurs tartines à l’heure de midi » (sic), la contestation gronde et la mobilisation se fait de plus en plus forte. Chacune et chacun se rendent bien compte que, sous le prétexte de rendre cette place plus agréable qu’elle ne l’est aujourd’hui, ce projet n’est qu’une mascarade visant à camoufler une volonté à peine dissimulée de rendre à cet endroit, qui mériterait grandement il est vrai un embellissement tant cela serait heureux, la circulation automobile à ce point plus difficile encore qu’elle ne l’est aujourd’hui que cela générerait de « nouveaux comportements » de la part des automobilistes qui seraient en effet contraints de passer par d’autres lieux ou de ne plus venir dans les parages du Berlaymont dont Pascal Smet dit lui-même qu’il est le plus filmé et le plus photographié dans le monde.

Le Ministre de la Mobilité a participé récemment à une réunion de consultation organisée par la Ville de Bruxelles dans le louable but d’informer et d’écouter les riverains au sujet de ce projet. Il tenta bien de convaincre du bien-fondé de son projet le très nombreux public ayant répondu à cette invitation. Dans le même temps, il resta complètement sourd aux remarques et aux critiques qui, sans nuances, fusèrent contre cette « coupure » du Rond-Point Schuman et contre les effets néfastes que celle-ci aurait puisque tout qui, je fais court ici, devrait se rendre de la Place Dailly à la Place Jourdan ou inversement devrait le faire au prix de gros détours, aussi dérangeants que polluants.

Pascal Smet craqua toutefois en fin de réunion quand, après avoir dit et redit que «rien n’était irréversible », il lâcha que, pour ce qui concernait la fin de la circularité du Rond-Point, “le gouvernement a tranché ». Les riverains avaient compris à cet instant que le dialogue n’avait de fait jamais existé. Toutes et tous se levèrent et quittèrent la salle. De fait, la réunion avait accouché d’une fin de non prise en considération des remarques et des demandes plus que fondées et formulées par qui vit et travaille dans la zone concernée par cette (éventuelle) « rupture de courant » entre les deux pôles précités

C’est sans doute ainsi que naissent ces mouvements de luttes populaires évoqués ci-avant. Avec son piétonnier imposé de force sans autre consultation sérieuse que celle qui, de fait, a consisté à demander à ses habitants de quelles couleurs devraient être les bancs placés un peu partout dans les rues faisant partie du piétonnier du Centre-Ville ou, à présent, avec son projet visant à faire du lieu le plus filmé au monde une aire à tartines, Bruxelles, capitale de l’Europe, aurait-t-elle vocation à vouloir faire de son territoire un futur haut lieu de la contestation populaire ? A devenir Ville rebelle ?

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