histoire selçuk 3

Dans un article intitulé « LATCHE » et publié dans une vaste étude sur les relations franco-allemandes, Hélène Miard-Delacroix qui est professeur de civilisation allemande contemporaine à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon et à la Sorbonne, nous livre sa vision du rôle qu’a tenu la résidence que possédait François Mitterrand dans les Landes, à Latche précisément, dans l’établissement des relations qu’il a eues durant sa Présidence avec les Chanceliers allemands Helmut Schmidt et Helmut Kohl.

L’article est passionnant dans la mesure où, à partir de Latche,  il foisonne de références intéressantes sur la manière dont se concevait et se pratiquait la politique au plus haut niveau dans les années 70-90 et sur l’importance qu’attachaient les hommes politiques qui étaient à la tête de la France et de l’Allemagne, et donc de l’Europe à l’époque, à l’établissement d’une relation de confiance entre eux.

On peut également bien, ou mieux, comprendre ainsi comment se sont opérés certains accords sur différents points qui, comme celui de l’implantation des missiles Pershing sur le sol européen, faisaient division tant dans les grandes familles politiques européennes qu’entre les Etats ou à l’intérieur de ceux-ci. On peut également y voir toute l’influence de personnages de grande qualité comme Hubert Védrine et, plus encore, tout l’art qu’avait François Mitterrand à se servir de son érudition et des Lettres pour dégager des échanges qu’il avait avec les deux Helmut des pactes de « marche en avant » semblables à celui que De Gaulle avait eu avec le Chancelier Adenauer et tels que l’on n’en a plus aujourd’hui.

J’aime aussi dans cet article la fine allusion faite à propos de la différence qu’il convient de faire entre ce type de politique qui se fondait en bonne partie sur l’espace privé de chacun de ces dirigeants et sur leur recherche de forts communs dénominateurs entre eux d’une part et la politique telle qu’il nous est donné de la voir aujourd’hui, une politique qui est de plus en plus « privatisée » tant la sphère publique est de plus en plus « colonisée par la vie privée de ses dirigeants ».

Je vous souhaite heureuse lecture de cet article.

histoire

LATCHE par HÉLÈNE MIARD- DELACROIX

Avoir été invité à Latche ou ne pas l’avoir été, voilà qui sépare le monde en deux catégories bien distinctes. Cela vaut pour le monde politique français, surtout celui des socialistes, mais aussi pour le cercle des chefs d’État et de gouvernement d’Europe et du monde. La qualité de la distinction a tenu au tempérament et à l’image de François Mitterrand, mystérieux et parfois impressionnant patriarche de la gauche, dont le prestige ne laissa pas indifférent le social-démocrate Helmut Schmidt: l’ancien chancelier souligne dans le deuxième volume de ses mémoires autant la dignité du dirigeant à la geste gaullienne que la profondeur de l’homme de lettres.(1) Au début du XXIe siècle où la privatisation du politique progresse fortement en France sous la forme d’une colonisation de la sphère publique par la vie privée des dirigeants, mise en scène et propulsée vers la lumière, la façon dont François Mitterrand utilisa à l’inverse un espace privé pour transformer la nature et l’esprit d’une relation bilatérale et débloquer une situation internationale est instructive à plus d’un titre. Elle fut l’expression d’une façon particulière de se livrer, de lâcher tout en gardant, qui caractérisa l’homme et lui valut d’être souvent qualifié de manipulateur. L’effacement des frontières entre les sphères privée et publique se fit par l’inclusion exceptionnelle de la seconde dans la première, en faisant pénétrer des interlocuteurs dans un espace privé et en soustrayant des lieux habituels d’activité publique la phase décisive d’une négociation internationale. Elle participa enfin de la mise en forme de la relation privilégiée, dans une visée de clarification sans exclure une intention de séduire, dans un apparent refus de l’ostentation tout en calculant l’effet démonstratif de l’absence de visibilité. La description qu’Helmut Schmidt a faite de sa visite à Latche le 8 octobre 1981 mérite qu’on s’y arrête, en raison de sa longueur d’abord, puis par l’effet de miroir produit par la présentation du même lieu dans les mémoires du successeur Helmut Kohl.(2) Renonçant ici au simple récit des visites de chanceliers allemands à Latche qui ne relève que de la petite histoire, l’évocation du lieu sera accompagnée de trois questions qui s’enchevêtrent: celle de la nouveauté relative du phé- nomène, celle de son efficacité dans les constellations politiques et stratégiques données, et celle de ce que la privatisation des contacts révèle des processus de décision au sommet dans l’édifice franco-allemand – on se trouve là au cœur des difficultés d’écrire une histoire franco-allemande.

———-

1 Schmidt, Helmut, Die Deutschen und ihre Nachbarn, Berlin 1990, S. 255–257, document reproduit ici.

2 Kohl, Helmut, Erinnerungen 1982–1990, München 2005, S. 1034–1037. 284 Hélène Miard-Delacroix

L’ESPACE DE REPLI SUR LA SPHÈRE PRIVÉE

Latche, il faut déjà réussir à le trouver et à l’atteindre, petite retraite inaccessible dans un paysage de pins, de sable et de maïs. Un havre de tranquillité à l’écart d’un village, dans cette grande étendue des Landes un peu rude, hostile et qui se fait modeste. A plus de 700 km de Paris et à moins d’une heure de route de l’exubérance un peu décatie de Biarritz comme de l’accent rugueux de Mont de Marsan. Il faut d’abord aller au village pour se renseigner, Soustons, avec ses 5000 âmes et sa place devant l’église, l’un de ces calmes petits bourgs de la province française où l’on sait faire respecter l’ordre pour les jours où il y a affluence. Ainsi, devant l’église, un panneau précise bien que l’usage des cinq places de parking est exclusivement réservé aux obsèques. Mais c’est aussi déjà le Sud avec ses tuiles romaines, douceur en hiver et chaleur en été, avec les touristes qui campent près du lac, vont se baigner à Hossegor ou préfèrent la clameur des courses landaises dans les arènes de Soustons. Et puis le café où l’on vous indique le chemin, avec en supplément la réponse à la question qui alla jusqu’à tracasser un chancelier allemand: ici, on prononce «Latché», mais Madame Mitterrand dit toujours «Latche» (prononcer: Latch’). Un nom écrit sans un accent aigu que l’on prononce quand même mais pas toujours, la part de mystère est préservée.(3) Il suffit en été de suivre le claquement de l’arrosage sur les maïs, Vieux Boucau, l’Azur, atteindre le sous-bois avec ses fougères pour découvrir la retraite du premier Président socialiste de la Ve République dont on dit qu’il n’y laissa entrer que quelques intimes. On peut facilement manquer la barrière en bois dans le virage à droite sous les arbres, car Latche, on le voit et on ne le voit pas. Seuls les ânes qui philosophent en silence sont un indice pour ceux qui ont lu les mémoires de Helmut Schmidt. Il est tentant d’y voir la version française et rustique de l’habitude qu’ont les présidents américains de recevoir certains hôtes étrangers dans leur résidence d’été, comme Franklin D. Roosevelt dans l’Île de Campobello au NouveauBrunswick, Johnf. Kennedy à Hyannis Port, ou plus récemment George W. Bush soignant devant les journalistes, comme ses prédécesseurs, l’image du décideur en tenue décontractée à Kennebunkport. Mais à Latche, s’il y eut parfois des photographes, pas de pupitre prévu pour une déclaration à la presse. Comme si l’on se retrouvait en famille, tels les cousins Guillaume II (Willy) et Nicolas II (Nicky) qui, séjournant dans l’une des résidences d’été du tsar, signèrent le 24 juillet 1905 le traité germano-russe de Björkö en croyant sceller une alliance défensive contre l’Angleterre, au demeurant parfaitement inefficace face aux avantages que présentait l’alliance franco-russe pour la Russie. Le vrai précédent, cette fois dans l’histoire franco-allemande, fut la visite de Konrad Adenauer au domicile privé et familial de de Gaulle, La Boisserie à Colombey-les-deux-églises, le 14 septembre 1958: en faisant de Adenauer le seul chef de gouvernement étranger à y pénétrer du vivant du général, celui-ci donna un signal puissant de la confiance partagée et, en projection, de l’intimité qu’il souhaitait voir établir entre les deux peuples voisins: autrement dit, comme il le déclara quatre ans plus tard devant 20 000 jeunes rassemblés à Ludwigsburg, «l’estime, la confiance, l’amitié mutuelle du peuple français et du peuple allemand».(4) Si Latche partage avec La Boisserie ce caractère d’espace de repli du politique devenant un lieu d’exercice du politique alors qu’il n’est pas conçu pour cela, la différence majeure entre les deux résidences privées se trouve dans le fait qu’il y a plusieurs précédents à l’accueil de Schmidt à Latche les 7 et 8 octobre 1981(5) et que Mitterrand chercha par la suite à reproduire l’effet de révélateur, voire d’accélérateur en matière diplomatique, du tête à tête dans sa bergerie: il y invita, entre autres, Helmut Kohl le 4 janvier 1990 et Michael Gorbatchev le 30 octobre 1991.

——-

3 Dans son journal du début des années soixante-dix, La Paille et le Grain, Mitterrand écrit Latche sans accent: à la date du vendredi 2 novembre 1973, Mitterrand, François, La Paille et le Grain, Paris 1975, p. 216. Latche 285

4 Hudemann, Rainer, Voyage en Allemagne (4–9. 9. 1962), in: Claire Andrieu, Philippe Braud et

Guillaume Piketty, Dictionnaire de Gaulle, Paris 2006, p. 1171.

5 Par ex. les 23 et 24. 5. 1974, un mois après la chute du fascisme portugais, Mitterrand réunit à Latche les dirigeants des partis socialistes de l’Europe du Sud, cette fois sans Mario Soares, un habitué de Latche et de la rue de Bièvre.

HELMUT SCHMIDT INVITÉ À LATCHE

Lorsque le socialiste français est élu Président de la République le 10 mai 1981, il n’est un secret pour personne que François Mitterrand n’était pas le candidat favori du chancelier; ce dernier entretenait depuis une décennie, dont sept ans au plus haut niveau, une relation privilégiée avec le président sortant, le libéral Valéry Giscard d’Estaing. L’appartenance à la même famille politique et à la culture supposée commune du mouvement ouvrier ne pouvait être considérée comme de bon augure pour la relation Schmidt/Mitterrand que par ceux qui n’auraient pas perçu les dissensions au sein de la gauche européenne. Helmut Schmidt incarnait pour les socialistes français d’alors la social-démocratie dans sa tiédeur et supposée connivence avec le capitalisme; François Mitterrand était pour une bonne partie du SPD, en particulier pour l’aile modérée du chancelier, l’épouvantail qui osait promouvoir la stratégie de l’union de la gauche et confier à des communistes des ministères d’un État démocratique occidental. Vue comme l’expression d’un radicalisme doctrinaire, la partie économique du Programme commun était jugée très aventureuse à la Chancellerie et inquiétait particulièrement – en février 1981 Schmidt aurait dit en parlant de l’éventualité de l’élection de François Mitterrand: «ne me parlez pas de malheur…».(6) Aussi seule la correction, le respect des pratiques et l’inertie de la machine franco-allemande élaborée en application du traité de l’Elysée de 1963–ou plus positivement le «réalisme lucide» qu’évoque Hubert Védrine(7) – étaient-ils de nature à permettre des échanges entre les deux nouveaux interlocuteurs. Le chancelier déclara plus tard en avoir pris son parti et avoir choisi d’éviter les sujets de désaccord,(8) ce que n’attestent qu’en partie les archives car il y a bien eu des critiques allemandes sur le protectionnisme français et sur les conséquences des nationalisations;(9) le nouveau président et son équipe à l’Elysée déploraient cette situation et l’idée s’imposa qu’il fallait transformer l’essai de la première rencontre positive du 24 mai 1981, lever les préventions allemandes et forcer la mise en place d’une relation personnelle entre les dirigeants. De tous les clichés du couple Giscard/Schmidt, c’est la photo d’un tête à tête enfumé au bar du domicile de Schmidt à Reinbek qu’il fallait concurrencer.(10 ) A en croire le récit qu’en fait l’ancien chancelier dans notre texte de 1990, les sujets de friction en matière de politique économique furent évités à Latche. Sauf à comprendre que parmi les «longues conversations en profondeur» rendues possibles par «le temps et l’occasion», qui manquent habituellement aux responsables politiques, il y eut aussi les effets des premières mesures du gouvernement de Pierre Mauroy: l’intense activité réformatrice du «changement» annoncé,(11) avec des nationalisations, une relance par la consommation alliée à une politique sociale. Cette politique globalement fort onéreuse par les aides aux secteurs en difficulté et qui misait sur l’augmentation du pouvoir d’achat du fait de la hausse des salaires et des prestations sociales n’eut pas les résultats attendus car le coût du travail s’accrût très fortement, ce qui fragilisa les exportations françaises et creusa le déficit de la balance commerciale. Certes dès le lendemain de l’élection de Mitterrand la Bundesbank avait fait le geste de soutenir le franc par des ventes massives de DM; l’inflation française resta au taux élevé de 14% en 1981, elle gomma l’avantage des hausses de salaires et amena le désenchantement. Quatre jours avant la visite de Schmidt à Latche le 8 octobre 1981, le franc était dévalué une première fois; le mois suivant Jacques Delors évoqua une nécessaire «pause dans les réformes» ce qui se matérialisa en 1982, juste après la deuxième dévaluation du franc, dans le blocage des prix et des salaires. Aussi plusieurs signes, notamment dans les dossiers préparatoires à la rencontre, indiquent que l’on parla aussi d’économie à Latche le 8 octobre 1981, notamment dans une perspective européenne.(12)

6 Cité in Védrine, Hubert, Les Mondes de François Mitterrand. A l’Elysée 1981–1995, Paris 1996, p. 128.

7 Ebd. (Am. 6), p. 129. 286 Hélène Miard-Delacroix

8 Entretien avec l’auteur, 24.2.1987. Miard-Delacroix, Hélène, Ungebrochene Kontinuität – François Mitterrand und die deutschen Kanzler Helmut Schmidt und Helmut Kohl, 1981– 1984, in: VfZG, 44 (1999), S. 539–558.

9 Par ex. Horst Schulmann, sherpa de Schmidt, lors d’une réunion des sherpas, sommet d’Ottawa, 7–8. 7. 1981, note de Jean-Marcel Jeanneney, sherpa de Mitterrand, [s.d.], archives de l’Elysée, AN 5 AG 4/11– 4767; Aussi notes manuscrites de Claude Sautter en séance pléniè- re, consultations franco-allemandes, 13. 7. 1981, AN 5 AG 4/11– 4286.

10 Note Védrine et Sautter au Président, 13. 7. 1981, AN 5 AG 4/11– 4286: «Le chancelier avait fait un geste très important à ses yeux en invitant M. Valéry Giscard d’Estaing à son domicile à Hambourg. Ce geste n’a jamais été rendu. M. Schmidt serait certainement sensible à une invitation au domicile du président lors d’une prochaine visite (Paris ou Latche)» .

11 Serge Berstein, Pierre Milza, Jean-Louis Bianco (Hrsg.), François Mitterrand, les années du changement, 1981–1984, Paris 2001; Miard-Delacroix, Hélène, Willy Brandt, Helmut Schmidt und François Mitterrand – vom Komitee gegen den Ministerpräsidentenerlass 1976 bis zur Krise der Mittelstreckenraketen 1983, in: Horst Möller, Maurice Vaïsse (Hrsg.), Willy Brandt und Frankreich, München 2005, pp. 231–245. Latche 287

———–

Le texte de Schmidt met en avant plutôt la politique étrangère en nommant les différents sujets abordés dans la bergerie. Parmi les quelques témoins, le conseiller à l’Elysée Jean-Michel Gaillard fut d’ailleurs «ébloui de cette leçon de géostratégie appliquée.»(13) Si le détail évoque un vaste tour d’horizon, la question des euromissiles était alors centrale et se trouvait au croisement des trois premiers domaines évoqués par Schmidt, la situation des deux superpuissances, les relations Est-Ouest et le contrôle des armements. Avec son discours à l’International Institute for Strategic Studies le 28 octobre 1977, le chancelier avait été l’initiateur de la double décision de l’OTAN dont le principe avait été fixé au sommet de la Guadeloupe en décembre 1979: soit les Soviétiques acceptaient de retirer d’ici quatre ans leurs SS20 pointés vers l’Ouest, soit il faudrait rétablir l’équilibre des forces en stationnant des fusées américaines Pershing II en Europe de l’Ouest et en particulier en RFA. Il ressort d’un examen attentif des sources que la prise de position en faveur du déploiement des euromissiles qu’adopta Mitterrand dans son fameux discours au Bundestag le 22 janvier 1983 fut spectaculaire par sa forme, l’espace où elle eut lieu et le contexte politique franco-allemand donnant à penser que Mitterrand s’était soudainement rangé aux vues de Helmut Kohl. Pourtant, sur le fond, Mitterrand partageait déjà en octobre 1981 l’analyse d’Helmut Schmidt: il s’était exprimé dès le 20 décembre 1979 à l’Assemblée nationale pour le rétablissement de l’équilibre des forces en Europe; l’accord mutuel sur le refus des SS20 joua certainement un rôle fondateur dans la qualité des échanges de Schmidt et Mitterrand. Sur l’ensemble des questions de politique étrangère, l’ancien chancelier insiste: «certes il y eut des nuances nettes sur telle ou telle des questions discutées mais il n’y eut pas de désaccord.» Ainsi le souhait de soigner les relations bilatérales, entre autres pour ne pas devenir «le jouet des Américains ou, pire, des Russes» était-il partagé, dans la même conviction de faire partie du même camp que les États-Unis (les nuances ne tenant qu’au statut respectif issu de l’histoire) et avec le même agacement face aux interprétations hâtives des commentateurs, qu’elles supputent un refroidissement ou dénoncent un «alignement» systématique.(14)

L’admiration socialement située, avec le prestige qu’ont les livres dans le milieu de la petite bourgeoisie lettrée et éclairée dont Schmidt est issu, fut sans aucun doute un effet voulu et calculé par Mitterrand, dont les trois domiciles, rue de Bièvre, Latche et l’Elysée, étaient envahis par les bibliothèques. Jean Glavany a décrit les bibliothèques «intimes» dont l’accès était réservé aux proches: «Rue de Bièvre […] il m’avait convoqué, dans son petit “poulailler”, son bureau sous les combles, envahi par les livres, posés à même le sol […]; il vivait parmi les livres, une invasion permanente. Il a décidé assez vite de faire descendre des centaines et des milliers de livres à Latche, dont des poches, des livres qui n’avaient pas grande valeur, pour lesquels il a construit deux chalets de bois mis sous les pins, pour le stockage.»(15) Tel qu’il est décrit par Schmidt, le bureau circulaire dans la bergerie de Latche, dont «les murs étaient recouverts de rayonnages remplis de livres jusqu’au plafond», est le repaire du sage et Mitterrand apparaît, tel Montaigne dans sa tour, comme un «homme de lettres» (en français dans le texte) qui ne peut pas être entièrement mauvais. La fonction du lieu fut ainsi l’établissement de la confiance et du jeu de la transparence; les développements de Schmidt tant sur la réalité de la situation en Europe de l’Est que sur la «fermeté de sa position» face à la RDA et au mouvement neutraliste en RFA vont dans ce sens. Écrit en 1990 avec le recul sur la réunification qui donne un éclairage particulier au contenu, ce texte insiste sur la perspicacité de Mitterrand quant à la rapidité des évolutions possibles et sur sa lecture gaullienne de «la logique de l’histoire», nourrissant la thèse que le président français n’a pas tenté d’empêcher la réunification mais juste d’en fixer le cadre et les conditions.(16)

———

12 Dans une note à Bérégovoy, Védrine évoque la nécessité de «convaincre H. Schmidt de notre crédibilité» sur ce qui l’intéresse, notamment «la fermeté de la France dans sa politique économique intérieure» , «il s’intéressera alors à notre proposition de relance (emprunts communautaires NIC, charbon et peut-être même l’espace social européen)», Archives Elysée, AN 5 AG 4/27–11300 ‘rencontre Latche’, (note s.d.).

13 Musitelli, Jean, Institut François Mitterrand, Lettre n° 13, 23. 10. 2005. Les archives font état de la présence auprès de Mitterrand du secrétaire général de l’Elysée Bérégovoy, du conseiller Védrine, de l’aide de camp Olhagaray, de la secrétaire Mlle Papegay, et de l’interprète Stoffaes, et dans la délégation allemande, de Lahnstein, v.d. Gablentz, du chef cabinet Chancelier Frickhinger et de l’interprète Bouverat. Elysée, AN 5 AG 4/27–11300 ‘rencontre à Latche’. Des photographies montrent également le second jour le ministre des Finances Jacques Delors et le président de l’Assemblée nationale Louis Mermaz.

14 Védrine (Anm. 6), p. 184–185.

15 Institut François Mitterrand, Lettre n° 14, 22. 1. 2006, «un archipel de bibliothèques». Voir aussi les photos in: Danièle Georget, et photographies de Claude Azoulay, François Mitterrand. Tenez-vous prêt, nous partons! , Paris 2005.

16 Schabert, Tilo, Wie Weltgeschichte gemacht wird. Frankreich und die deutsche Einheit, Stuttgart 2002. Bozo, Frédéric, Mitterrand, la fin de la guerre froide et l’unification allemande. De Yalta à Maastricht, Paris 2005.

DE LA SÉDUCTION À LA CONVICTION: HELMUT KOHL À LATCHE

Que Helmut Kohl donne de la bergerie une description très succincte ne tient pas qu’au style de ses mémoires mais largement au fait que c’est dans un contexte autrement dramatique, de «bourrasques heureuses»(17) mais aussi de tensions franco-allemandes, qu’a eu lieu sa visite à Latche le 4 janvier 1990. De la rencontre de Mitterrand avec Gorbatchev à Kiev, à la visite du président dans la capitale de la RDA moribonde à la fin de l’année 1989, les causes d’irritation étaient nombreuses du côté allemand, en écho à un agacement français au moins aussi fort face à un Kohl semblant faire cavalier seul avec son plan en 10 points qu’il a rendu public sans en avoir informé l’Elysée au préalable.(18) La conversation, qui dura trois heures et fut prolongée par une longue promenade sur la plage de Soustons, fut entièrement centrée sur le processus de la réunification et sur l’analyse respective des bouleversements en marche ou potentiels dans l’équilibre Est-Ouest. Mitterrand se fit l’interprète de Gorbatchev et mit en avant ses craintes pour l’avenir de la perestroïka en raison de l’extrême rapidité du processus de réunification qui ne pouvait que donner des arguments aux opposants à Gorbatchev et contraindre ce dernier, pour ne pas être renversé, à durcir sa position à l’international.(19) Kohl exposa en détail les évolutions en Allemagne et les projets de son gouvernement, Mitterrand dénonça les interprétations des média présentant les amis de l’Allemagne, dès qu’ils s’exprimaient avec prudence, comme de mauvais amis, voire comme des traîtres.(20) Qualifié «d’entretien clef»,(21) «franc et éclairant»,(22) cette conversation à Latche eut une fonction de clarification et peut être considérée comme un virage dans l’histoire franco-allemande de la réunification. Elle permit à chaque partie de réfuter des allégations, de donner des gages de confiance, de s’entendre sur la connexion entre unification allemande et construction européenne et enfin, côté français, d’encourager la réévaluation du facteur soviétique en cours à l’Elysée.(23 )

——–

17 Cette formule de Mitterrand à Latche, précisant «Nous ne sommes plus dans l’ordre tranquille, insupportable, des quarante dernières années», Institut François Mitterrand, Lettre n° 13, 17. 10. 2005, est beaucoup plus neutre dans la version allemande: „Es sei eine glückliche Bewegung. Der bisherige Zustand sei im Grunde unerträglich gewesen; es habe sich aber um eine ruhige Ordnung gehandelt“, Deutsche Einheit. Dokumente zur Deutschlandpolitik. Sonderedition aus den Akten des Bundeskanzleramtes 1989/90, hrsg. vom Bundesministerium des Innern unter Mitwirkung des Bundesarchivs, München 1998, p. 682 (Document 135, p. 682–690). Latche 289

18 Teltschik, Horst, 329 Tage. Innenansichten der Einigung, Berlin 1991, p. 97–100, ici p. 98. Kohl fait état du malaise (Anm. 2), p. 1033.

19 Teltschik (Anm. 18), p. 99; Deutsche Einheit (Anm. 17), p. 685–686, Kohl (Anm. 2), p. 1035. Compte-rendu de Loïc Hennekine, archives privées, citées in Bozo (Anm. 16), Fin de la guerre froide, p. 179;

20 Deutsche Einheit (Anm. 17), p. 685.

21 Teltschik (Anm. 18), p. 100. 22 Kohl (Anm. 2), p. 1037. 23 Bozo (Anm. 16), Fin de la guerre froide, p. 181. 290 Hélène Miard-Delacroix

LES FONCTIONS DU LIEU

Des trois problèmes posés au début de cette étude, le plus aisé à résoudre est celui de l’efficacité du transfert dans une sphère privée d’une négociation internationale pour transformer la nature et l’esprit de la relation bilatérale. La réception des deux chanceliers allemands à Latche, ce sont deux variations d’un même schéma où il importait de clarifier les positions dans des constellations politiques et stratégiques nouvelles et, pour 1990, exceptionnelles. Dans les deux cas, le lieu a eu une fonction claire et le succès de l’entreprise a été mis en avant par les hôtes autorisés à entrer dans l’espace privé. La question de la nouveauté relative du phé- nomène est également simple à résumer: il n’y eut pas de réelle nouveauté, sauf à considérer que recevoir Helmut Kohl à Latche a constitué une rupture avec la tradition de la bergerie comme lieu de rencontre des socialistes d’Europe et du monde. Cela revient à surexposer, comme en photographie, l’entente de deux dirigeants issus de familles politiques différentes, dans le même éblouissement que celui que provoqua la réunification en Europe. Car Latche a bien été un lieu d’élaboration du politique à l’ère mitterrandienne: c’est de là que le futur président a évoqué sérieusement sa candidature aux élections présidentielles de 1974 et de 198124 et on imagine bien la plage voisine en arrière-plan sur les affiches de sa campagne de communication à partir de 1976, montrant Mitterrand marchant au bord de la mer avec le slogan: «Le socialisme, une idée qui fait son chemin». Cette formule qui évoque celle de Saint-Just, « le bonheur est une idée neuve en Europe », trouve son écho dans «la force tranquille», à la mise en forme de laquelle la dimension rustique de Latche a contribué, comme l’Hôtel du Vieux Morvan de Chateau-Chinon. Vis-à-vis de Schmidt et de Kohl, Latche a été un attribut rassurant. Enfin, l’utilisation de Latche comme lieu de transformation de la perception des positions politiques met en évidence la particularité des processus de décision au sommet dans l’édifice franco-allemand. Malgré l’étroitesse du maillage des contacts bilatéraux à différents niveaux des deux administrations, tel qu’il s’est développé progressivement et peut être considéré comme le grand acquis des relations franco-allemandes pour la compréhension réciproque, les décisions continuent à être élaborées au sommet et suivent le schéma du top-down, avec des échanges laissant souvent peu de traces aux niveaux inférieurs. Cela complexifie, si cela ne rend vaine, l’histoire par les acteurs dont les témoignages, avec en particulier le genre des mémoires, ne peuvent être compensés par l’heureuse ouverture précoce des archives que dans la mesure où on y trouve des notes d’entretien. Avec la privatisation des contacts au sommet, on est au cœur de la difficulté à écrire cette histoire. Dans la courte mémoire franco-allemande des années de construction européenne, Latche est un espace symbolisant cette privatisation de l’espace de formulation du politique. C’est pour l’instant un exemple en petit de la pratique de l’échange en dehors du cérémonial et des rôles écrits à l’avance. Il est trop tôt pour évoquer un lieu de mémoire franco-allemand.

HELMUT SCHMIDT, DIE DEUTSCHEN UND IHRE NACHBARN, BERLIN 1990, S. 255–257 „Präsident Mitterrand hatte mich am Schluss der Bonner Sitzung zu einem privaten Besuch in Paris eingeladen; daraus wurde der schon erwähnte Besuch in seinem Landhaus am 7. und 8. Oktober [1981]. Der Ort Latché (oder Latche – die korrekte Schreibweise ist mir angesichts verschiedener Schreibweisen und Aussprachen durch die Franzosen selbst nie klar geworden) besteht eigentlich nur aus zwei oder drei verstreuten Gehöften; es liegt inmitten der riesigen, 24 Institut National de l’Audiovisuel (INA), respectivement JT 20h, ORTF, 15/04/1974, et IT1 13h, TF1, 19/08/1980. Latche 291 von der Atlantikküste sich ostwärts erstreckenden Pinnenwälder südlich Bordeaux und der Garonne. Mitterrands Anwesen, eine ehemalige Schäferei mit alten, aber restaurierten und innen modernisierten Fachwerkgebäuden, ist unauffällig in die Landschaft eingepasst. Die einstöckigen Häuser stammten aus dem Jahre 1783, sagte Mitterrand: ein ehemaliger Schafstall, ein Schuppen, dazu ein Backofen, ein kleiner moderner Anbau. Mitterrand hatte ein paar Jahre zuvor ein Eichenwäldchen gepflanzt, das er mir stolz zeigte, es war einstweilen noch eine Schonung. In Latché hatte ich zum ersten Mal das Gefühl, Mitterrand zu verstehen. Ich wusste von seiner Ausbildung als Jurist, kannte seinen Werdegang als Politiker; ich hatte auch die Würde erlebt, mit der er bei offiziellen Anlässen Frankreich repräsentierte – auch hierin nicht viel anders als Giscard, offensichtlich ebenso stark geprägt vom Stil de Gaulles. Aber nun erlebte ich den Mann in seiner Bibliothek, die zugleich sein Arbeitszimmer war; er handelte sich um einen kreisrunden ehemaligen Stall für Schafsherde, der sich einige Schritte abseits des Wohnhauses befand. Die Bücherregale entlang den Wänden waren bin unter die Decke gefüllt – Mitterrand war im Grunde ein Homme des Lettres, einer, der die Bücher der anderen las, der selbst schrieb – und der Geschichte machen wollte. Während wir uns in diesem anheimelnden, zur seelischen Entspannung und zur Konzentration der Gedanken inspirierenden Arbeitszimmer unterhielten, schrie draußen ein Esel. „Sonst sind sie eigentlich immer wie die Philosophen“, sagte Mitterrand, „sie stehen stundenlang am gleichen Ort und denken über die Welt nach.“ Meine Antwort: „Leider haben wir Esel von Politikern dafür zu selten Gelegenheit und Zeit.“ Nun wohl, in Latché hatten wir beides, Zeit und Gelegenheit. Wir haben die beiden Tage für ausgedehnte, in die Tiefe gehende Unterhaltungen genutzt; am zweiten Tag kamen unsere beiden Amtschefs Lahnstein und Bérégovoy hinzu, ebenso unsere beiden außenpolitischen Berater. Die außenpolitischen Themen reichten von der inneren Lage der beiden Supermächte, den Ost-West-Beziehungen und den Abrüstungsverhandlungen über nukleare Mittelstreckenwaffen, China, den Mittleren Osten, die Nord-Süd-Problematik im allgemeinen bis zur aktuellen Problematik der EG. Zwar gab es zu manchen der diskutierten Fragen durchaus unterschiedliche Nuancen, aber es gab keine Widersprüche. Mitterrand betonte, besonders enge Beziehungen und ein gutes Einvernehmen zwischen Frankreich und Deutschland seien der einzige Weg für die Westeuropä- er, nicht zum Spielball der Amerikaner oder – noch viel schlimmer – gar der Russen zu werden. Ihm stand ein bilaterales Treffen mit Reagan ins Haus, und es lag ihm daran, die Punkte mit mir durchzugehen, die vermutlich zur Sprache kommen würden. Sehr treffsicher bemerkte er, man brauche viel direkten, persönlichen Kontakt zu Ronald Reagan, damit dieser mit eigenen Ohren die Positionen und Urteile der Europäer höre und kennenlerne. Ich legte besonderen Wert darauf, meinem Gastgeber ein differenziertes Bild von der unterschiedlichen Lage der Polen, Ungarn und Tschechen sowie andererseits der Deutschen in der DDR zu geben. Meine Absicht, Honecker zu besuchen, stand fest, und ich wollte vermeiden, dass dabei falsche Töne, die ich mit Gewissheit in einigen Massenmedien sowohl der Bundesrepublik als auch Frankreichs erwartete, bei Mitterrand Zweifel an der Festigkeit meiner Position auslösten. Ich sprach über die mir geläufigen französischen Sorgen, dass die Deutschen in beiden deutschen Staaten versucht sein können, ihr nationales Problem durch die Herstellung einer neutralistischen Atmosphäre in Mitteleuropa zu lösen. Zwar gebe es solche Tendenzen, aber sie kennzeichneten auf unabsehbare Zeit nur eine kleine Minderheit (vornehmlich in meiner eigenen Partei), und man brauche den in Frankreich so genannten deutschen Neutralismus nicht zu fürchten. Mein Besuch bei Honecker diene unserem vitalen Interesse, die Verbindungen zwischen beiden deutschen Staaten nicht abreißen zu lassen. Vielleicht werde Honecker auf finanzielle Zugeständnisse abzielen und deshalb bereit sein, sich gewisse Reiseerleichterungen für unsere Bürger, leider nicht für die Bürger seines eigenen Staates, abhandeln zu lassen; wir hätten aber schon erlebt, dass er solche Vereinbarungen nach einiger Zeit wieder torpedierte, etwa durch eine Erhöhung des Zwangsumtauschs. Mein Besuch werde Aufsehen erregen, obwohl er nur kurz und auch nicht herzlich sein werde; hoffentlich erwecke er keine illusionären Hoffnungen. 292 Hélène Miard-Delacroix Kein westdeutscher Politiker glaube gegenwärtig, dass es noch in diesem Jahrhundert eine Möglichkeit der Vereinigung beider deutschen Teile geben werde; um so wichtiger erscheine es mir, alles zu tun, was die Lage der geteilten deutschen Nation und die Beziehungen zwischen beiden Teilen erleichtern könne. Mitterrand machte dazu eine Bemerkung, die auch von de Gaulle hätte stammen können: „Sicherlich wird zur Vereinigung noch einige Zeit verstreichen. Aber sie liegt in der Logik der Geschichte, und mich schockiert das keineswegs. Die objektiven und die subjektiven Tatsachen, die einer Wiedervereinigung der Deutschen entgegenstehen – vor allem die Existenz des sowjetischen Imperiums – könnten sich immerhin eines Tages schneller verändern, als man heute denkt. Mir hat diese realistische Einschätzung gefallen; ich habe mich 1989 ihrer erinnert, als die Ereignisse im Osten Europas und in der DDR die deutsche Frage kataraktartig beschleunigten.“

——————————————————

Prof. Dr. Hélène Miard-Delacroix, Professeur de civilisation allemande contemporaine, ENS LSH, Lyon

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s